L’ART ET LES ARTISTES beaucoup sont complètement ignorés de nous. De ceux que nous connaissons, beaucoup ont péri presque fout entiers, soit parce que les pillages et les incendies des révolu-tions et des invasions ont dévasté les villes, soit parce qu’avec une magnifique insouciance, de génération en génération, on a jeté bas des chefs-d’œuvre de la fresque pour les remplacer par des chefs-d’oeuvre plus conformes à l’idéal nou-veau. Le tableau a été mieux garanti, mais dans la fresque que de trésors perdus! Et cependant les musées du inonde entier regorgent encore des oeu-vres de ces deux siècles. Les peintres ne sont pas seulement des ouvriers de l’idée religieuse, et on aurait tort de se les repré-senter comme des dévots sans cesse extasiés : ce sont des nobles, respectés, fiers de leurs corporations, se mêlant a la vie publique, de grands travailleurs à l’esprit libre, de grands passionnés, indépendants de la discipline des ecclé-siastiques qu’ils servent. Une personnalité comme celle de Léonard, si extra-ordinaire soit-elle, n’est pourtant point un phé-nomène isolé : elle est l’aboutissement suprême d’un état de supériorité intellectuelle auquel tous ont tendu. La Peinture, infiniment plus que les Lettres (et la Musique n’existe pas encore) est le grand langage intellectuel. Son thème unique, c’est la foi. Elle le varie inépuisablement aux images saintes elle ajoute les légendes bibliques, puis les vies des saints, puis l’histoire héroïque de l’Eglise elle-même, puis les donateurs et les princes, et enfin la nature et la Société, en sorte que peu à peu le sévère sujet unique n’est plus que le thème d’une symphonie qui, tout en le respectant, le dépasse de toutes parts. Au xvi’ siècle, ce ne sera plus qu’un prétexte, en face de l’audacieuse restau-ration de la Mythologie. Rien ne peut donner une idée de cette miraculeuse floraison, sinon peut-être l’essor des sciences au xix’ siècle et le dévelop-peinent de la Musique après Bach. Cette mêlée de peintres est extraordinaire. On distingue sous ses flots quelques courants secrets, qui font une sorte de schéma et que j’ai essayé de dessiner sous la foule des noms : relative-ment à Florence, Mante-gna à Padoue, Francia à Bologne, Pérugin à Sienne, Signorelli à Cortone, sont des points de repère, et, en somme, tout converge, au xv’ siècle, vers un idéal de perfection qui s’incarnera finalement en un seul homme, Léonard, fermant le xve siècle et ouvrant génialement le xvic. Tout cela peut se classifier et s’expliquer par la critique de documen-tation et de synthèse. Mais ce qui reste indicible, c’est l’énergie de cette poussée, la raison cachée de cette germination, la loi par laquelle la peinture est devenue, à un degré qu’elle ne devait jamais plus retrouver, le langage des idées visibles, un art aussi intellectuel que la métaphysique et la poésie, ia loi qui l’a fait se tenir, durant cent années, au sommet de la pure pensée, avant de vaciller, ivre de sa propre puissance, et de retomber pour jamais de cette cime, en nous impo-sant k regret amer de ses secrets perdus. La foi n’explique pas tout: déjà, au milieu du xvii siècle, beaucoup doutaient et servirent leur idole, la peinture, sous le pseudonyme de la piété. Il y a quelque chose que nous ne savons pas, un phénomène mental aussi impénétrable que cer-tains phénomènes géologiques. Certes, après la déchéance italienne, il y a eu de sublimes artistes en France, en Espagne, en Hollande, en Angle-terre ou en Allemagne; mais jamais ils n’ont retrouvé cette mysticité spéciale des Italiens de 1300 à tsoo. L’immatérialité radieuse de l’ancienne Italie restera son magique secret, symbolisé par le sourire de Monna Lisa. CAMILLE MAUCLAIR. (A suivre.) BERNARDIN LA VIERGE E (DÉTAIL D’UN Milan e Musée Brera. O LUINI T L’ENFANT n PRISQuE) So