LA RENAISSANCE DE L’ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE CLAUDE MONET. — LA CABANE DU DOUANIER. les peintres, pourquoi ? Il y a chez les uns et les autres un effort de création qui est identique. — Vous en êtes là, s’écriait-il ! Vous en êtes à com-parer les littérateurs et les peintres! Les littérateurs.. Mais sachez donc que ce qu’il y a de merveilleux chez un peintre, chez un sculpteur, c’est que’ ce sont des ouvriers !… Leur métier comporte un travail manuel qui l’ennoblit !… Et c’était un cri profondément sincère. Ce qu’il res-pectait en Rodin, en Pissaro, en Monet, c’est que ces ouvriers magnifiques, réguliers à la tâche, étaient direc-tement aux prises avec de la pâte et de la terre. A les voir triompher des embûches de la matière il les trouvait héreques. L’oeil de Monet, il le tenait pour un miracle, la main de Rodin l’émerveillait comme un prodigieux phénomène. Cet oeil et cette main étaient des centres de science, de génie, de création. Il y avait bien un cerveau quelque part en Monet et en Rodin. Voilà tout le malheur ! Sans ce cerveau ils eussent été des dieux 1 Il parle. Il accumule les paradoxes avec une joie déli-rante. Et tandis qu’il parle, il hume, palpe et finit par écraser entre ses doigts un abricot très mûr. Il suit longtemps, minutieusement, les mouvements qu’il fait naître ainsi dans le fruit supplicié qui, peu à peu se fen-dille, se dévide. Lorsqu’il en a enfin tiré une jouissance pour sa main et une jouissance pour ses yeux, il le pré-cipite dans sa puissante mâchoire et murmure : — Ah! Céza.nne!… Ah! Monet!… Ah! Rodin !… 51 Eperdu de formes, de couleurs, de mouvement, Mirbeau pratiquait un véri-table culte des arts plasti-ques parce qu’il y trouvait des reflets de la nature insondable et vivante. Aux dernières heures de sa vie, alors que plus violent, plus convaincu que jamais, il me disait : « la littérature est une infamie, la philo-sophie une niaiserie… «, j’étais sûr de lui donner une minute de repos et de rêve en attirant ses yeux sur une statuette de Maillol ou une esquisse de Renoir. **4, En mai 1904, parlant de l’exposition chez Durand-Ruel des Vues de la Tamise de Monet, Mirbeau écrivait ces lignes: « Je n’ai jamais si bien compris qu’aujour-d’hui devant cette extraordinaire exposition le ridicule souverain, la complète inutilité d’être ce personnage improbable d’ailleurs et si étrangement falot, et pourtant si malfaisant,que nous appelons, en zoologie, un critique d’art » Plus loin, il ajoutait : « Et si je sens, en thèse géné-rale, l’impuissance du critique d’art à expliquer une oeuvre d’art, n’est-ce point aussi et surtout que je sens bien davantage mon impuissance personnelle pour parler autrement que par des cris d’admiration de ces oeuvres impérissables d’une si hardie, si nouvelle et si énorme beauté ? » Voilà, tracée par lui-même, la physionomie de Mirbeau critique d’art. On aura vite reconnu que ni de près, ni de loin, elle ne rappelle ces prétentieux exégètes de la plastique, dont l’oeil froid, doublé d’un monocle, expertise et catalogue l’oeuvre encore toute chaude qui vient de jaillir des mains d’un homme. La manière de Mirbeau ne comporte aucune connaissance, aucune terminologie techniques. Il parle d’une toile de la même façon qu’il parle d’une femme, parce que l’une et l’autre l’émeuvent du moment qu’elles sont belles et que, spontanément, sans «recourir à de laborieuses analyses, il peut dire si cette toile et si cette femme évoquent en lui une con-voitise, un frisson, un rêve ou si, au contraire. elles le laissent indifférent. Et il sait que rien ne vaut, pour communiquer son sentiment à la foule, de commenter l’oeuvre qui l’inspire. Seule est communicative une-4 FIND ART DOC