HERVÉ BALEY ET DOMINIQUE ZIMBACCA Dominique Zimbacca est né en 1928. Nous avons publié certains de ces travaux dans le numéro 49 d’ « Aujourd’hui «. Hervé Baley est né en 1933. Ses projets et réa-lisations seront publiés dans un prochain numéro d’ « Aujourd’hui » consacré à la France. L’architecte classique. Le Corbusier représente beaucoup de choses, beaucoup de choses à éviter, des choses trop anciennes car il est le type même de l’architecte classique : A son formalisme s’ajoute : son sens de t’ordonnance, son indifférence au site naturel, son goût des grandes perspectives monumen-tales, son obsession des proportions, son ornementation surajoutée, enfin sa fidélité au « système ». L’esprit qui consiste à imprimer au béton la veine du bois est le même qui poussa les Grecs à reproduire en marbre les construc-tions de bois. L’espace est-il donc à meubler obligatoire-ment d’alignement de buffets gigantesques ? La colonne coffrée. Sa conception de la construction elle-même, le plus souvent en poteaux et linteaux, en juxtapositions et superpositions, est-elle autre que celle des classiques s’ils avaient employé le béton ? Sur ses pilotis aux proportions soigneuse-ment étudiées, l’immeuble est un peu un fron-ton démesuré. Vision athlétique. Il a eu le préssentiment de l’accroissement Prodigieux des besoins et a su le montrer efficacement. Révolutionnaire, il l’a donc paru à qui était aveugle à ce phénomène. Révolutionnaire, il l’a paru aussi par le scan-dale de ses propositions difficilement vivables. La notion des nouvelles quantités, il l’a entre-aperçue et en a proposé des solutions athlétiques, mais au service seulement de l’an-cienne mentalité. Soumission à la technique. L’esprit de l’architecture classique n’étant ni inventeur ni psychologique, mais au con-traire esprit de formules et de canons, Le Cor-busier ne pouvait aborder le problème de la quantité que par la répétition : le « standard ». La quantité, au contraire, peut présenter les plus riches possibilités à l’inspiration, c’est la grande chance que contient notre avenir. Il n’a pas davantage compris que la véri-table révolution se trouve plus dans un chan-gement de nature psychologique que de nature technique. Il ne suffit pas de résoudre les données numériques et techniques d’un problème qui s’impose — attitude passive — mais de ne pas cesser d’explorer les nouvelles propositions de manière de vivre, que l’architecture doit mettre en question pour devenir moderne. L’essentiel de l’ancienne mentalité de l’architecture comme de beaucoup d’autres aspects de notre civilisation, a été de se pro-téger d’une trop grande emprise de la nature (rivalité, pêché, danger). Ce besoin de protec-tion est aujourd’hui bien dépassé ; sa persis-tance toucherait à la Schizophrenie. Non à la nature. En effet, jusqu’à présent, le caractère prin-cipal de l’habitation fut de nous isoler, de nous défendre de la nature. Le jardin lui-même, comme « l’espace vert » est conçu comme un tampon entre la nature vive et la construction et non comme le lieu de leur plus haute expression. Ainsi a-t-on construit à l’image des forte-resses, les maisons, puis des villes entières, véritables métropolis. Ainsi les « citées radieuses » isolées du sol par leurs pilotis comme des forts par leurs fossés, se dressent-elles indifférentes à l’envi-ronnement, écrasantes, inhumaines. L’enceinte vitrée. Autrefois en se réfugiant dans l’enceinte fortifiée, l’homme a quitté la terre, il a quitté l’espace pour rentrer dans la forme limitée qui le confine. Ce qu’il a perdu il ne l’a pas encore retrouvé. Le Corbusier pas plus que tant d’autres architectes du pan de verre, ne lui a réellement proposé de quitter l’enceinte. La forme étant ainsi déterminée, l’art devient classique, art de la proportion, de la division, l’art de clore. C’est un monde fermé, abstrait, centré sur un vide que l’habitant déraciné cherche à combler, à personnaliser par un apparat, un décor. Se faire empiler. En fait l’implantation n’a plus à être straté-gique ni à obéir à aucun système. La forme n’est plus une donnée imposée par la protection et l’isolement. Libérée elle est enfin à créer : elle est inves-tissement d’espace ; c’est notre geste. La forme n’étant plus contrainte, la quan-tité n’impose pas le standard, elle devient évo-catrice de diversité : c’est là sa richesse. La quantité implique l’ampleur, donne les moyen d’amplifier les sites. Et surtout elle est dynamisme, elle est crois-sance. L’empilage de cellules dans des monuments — des boîtes dans les boites — ne peuvent être l’expression de cette croissance. L’addition prise comme juxtaposition est l’opération mentale la plus schématique, et la plus sommaire : elle exclue toutes les rela-tions et tous développements. Monde primaire. L’addition suppose des éléments identiques et de même nature dont les totaux seront d’autres éléments identiques eux mêmes, I addition à l’infini qui représente la proposition revolutionnaire de Le Corbusier confine la vie au parallélisme, à l’angle droit, à la mensu-ration et à la surface plate dans un univers de monotonie et d’impuissance : un monde pri-maire. « Les formes primaires sont de belles formes parce qu’elles se lisent clairement » a dit Le Corbusier. L’esprit primaire est-il le bel esprit parce qu’il se révèle avec évidence ? Modulor: fiche anphropométrique. Dans ce milieu entièrement conformé l’homme ne peut être admis qu’anthropométri-quement : le modulor est la fiche anthropomé-trique. D’aucunes pourraient trembler que le péril pygméen n’impose un jour un modulor notablement réduit. La responsabilité. Vers 1920, lorsque apparût la doctrine de Le Corbusier, la masse des architectes s’y est déclarée farouchement hostile mais devant la mise en demeure de réaliser des grands ensembles urbains ils l’ont alors adoptée et glorifiée pour couvrir d’un drapeau leur démis-sion et leur incapacité ; et ils ont réalisé en toute quiétude les Sarcelles, les Bagneux, les Bobigny, les Courneuve et autres Z.U.P. dont la responsabilité morale incombe à cet archi-tecte du système. La perdition. Le système aveuglément suivi engendre la perte de contact avec la réalité humaine, et les plus dangereuses mégalomanies. Le fanatisme n’est pas autre chose. Com-ment qualifier d’un autre mot ce qui a pu pousser Le Corbusier à concevoir un hôpital où les malades dans leur chambre sont privés de toute vue et de jour direct (Venise). L- libérateur. Le grand mérite de Le Corbusier est de délivrer la majorité des architectes des risques et de l’inquiétude de la création. C’est finalement du sens de l’aventure et de l’exploration que sous l’influence de sa doc-trine les architectes contemporains furents incités à se détourner. Abandonnant ainsi leur véritable rôle, ils vont inévitablement vers leur élimination ; ils perdent leur nécessité, ils deviennent les représentants des industries de la standardisation dont ies ingénieurs sont les niaîtres d’ceuvre. L’esprit d’économie. L’architecture. est la manifestation la plus immédiate et la tracé incontestable de la civi-lisation. Une civilisation meurt une autre naît c’est semble-t-il notre situation. A l’esprit de défense succède celui de la prospection ; à la rivalité, la coopération • à la commémoration le culte de l’avenir ; à PhOmme confiné en lui-même et thesaurisant l’homme ouvert au monde et investissant ; au patrimoine l’investissement. L’économie de la construction n’est plus à considérer dans son coût, mais comme la source du profit de l’avenir. La standardisation préconisée par Le Cor-busier est une solution de facilité conçue pour une économie de parcimonie. L’industrialisation n’impose pas fatalement la standardisation. L’investissement est esprit de dépassement, il exige de la part des architectes l’abandon des recettes, et un autre effort d’exploration et de création. Depuis longtemps le vieux Vignole n’est ‘FIND écouté, il est insensé que le nouveau le soit Hervé BALEY et Dominique ZIMBACCA A R 1″ D O Ct