La sérigraphie André Bloc. Peinture reproduite ci-contre en scrigraphie. 12 Photo E.D. Arcay et la re-création par Vasarely Les systèmes de présentation des arts plastiques : musées, salons, collections, expositions, se révèlent lourds et insuffisants. Or, il existe dans le monde une soif accrue de « voir » pour mieux connaître. Par son décalage, la reconnaissance posthume frustre et l’artiste et ses contem-porains. Le principe de l’unicité de l’oeuvre n’avantage que l’élite aisée, L’art et la technique ne sont pas des antinomies. L’architecture et l’urba-nisme — comme jadis — continuent à offrir et leur beauté intrinsèque et leur espace, prêts à servir de support de la fonction poétique. La pensée et la poésie étaient diffusées par la technique du livre, la musique s’est répandue grâce au disque et au sans-fil. Dispositifs, films et écrans, en animant l’image, ont conquis la durée, enfin les techniques de l’impression, en atteignant la « haute fidélité », maintiennent la qualité dans le nombre. Ainsi, l’industrie, les communications et l’information ouvrent des voies lumineuses aux arts et permettent leur intégration généreuse dans la com-munauté contemporaine. Aujourd’hui on peut parler d’une nouvelle avant-garde, véritable génération spontanée d’artistes qui, rompant avec les vieux concepts, s’arment de nouvelles techniques, s’engagent sur des nou-velles voies, conduisant l’art à une mutation inéluctable. Arcay est un travailleur acharné. Courageusement il se bat sur deux fronts : il est « compositeur » mais aussi « interprète », « chef d’orchestre plastique ». Créateur pour lui, re-créateur d’autrui, Arcay est passé maître en sérigraphie. A première vue, cette technique de multiplication paraît simple la soie (étym. sericum = soie en latin, et non série), plus ou moins fine, tendue sur cadre, porte le négatif de la forme-couleur à imprimer sur la feuille à l’aide d’une raclette. En réalité, réussir une planche en couleur exige des connaissances étendues — véritable science — des aptitudes physiques et intellectuelles et, surtout, d’éminentes qualités d’artiste. Car, comme je le dis plus haut, il ne s’agit pas ici de reproduire, mais bien de « re-créer ». Je ne vais pas m’étendre sur la chimie compliquée des solvants, des gommes, des liquides cellulosiques, sur la composition et la propriété des couleurs mates, brillantes, maigres ou épaisses, sur le choix des trames, sur celui du papier (tributaires de conditions climatiques : chaleur, humidité, etc.), sur le problème des caches éliminatoires, sur les difficultés de repérage, sur les systèmes du « roulement » minuté des passages, sur la priorité des couches successives, sur le séchage, le finis-sage, la sélection, etc., etc. Pour dominer tout cela et une foule d’impon-dérables qui se présentent inévitablement en cours d’exécution, il était-nécessaire qu’Arcay fût un véritable homo f aber, inventeur à tout instant, avec la performance d’un athlète, avec l’adresse d’un danseur, pondéré et agile, réfléchi et décisif à la fois. Humble devant l’oeuvre qu’il déchiffre, en sériant les problèmes, Arcay va réussir le miracle de « rendre » le modèle, tout en créant une nouvelle oeuvre. La minutieuse analyse technique du problème relève du domaine des constantes mesurables. Cela résolu, Arcay glissera imperceptiblement vers le terrain de sa propre sensibilité. Le choix des nuances à travers d’innom-brables touches et essais, l’élimination « d’autres possibilités » et l’adop-tion des « équivalences » (il s’agit d’une transposition en tout point) résultent de sa propre mesure d’artiste. Mais la partie la plus passion-nante de l’entreprise d’Arcay consiste sans doute dans ses aspects psy-chologiques, notamment l’étude de la personnalité de l’auteur du modèle, la pénétration de son univers et la recherche des résonances entre le créateur et son re-créateur. Toute chose doit être vécue, c’est ici que se situe l’acte capital et dramatique si douloureusement ressenti en musique par tout grand interprète : à quel niveau et jusqu’à quel degré le re-créateur doit ou peut s’identifier avec son modèle. Ceci prend une signi-fication particulière lorsqu’il s’agit de la re-création d’oeuvres d’un artiste déjà disparu. Avec ses contemporains, Arcay s’enthousiasme de « collaborer «. Par collaboration, entendons le désir de dissiper les réticences et les craintes du créateur toujours farouchement fidèle à son oeuvre originale. La planche une fois tirée, l’auteur porte volontiers à son propre crédit les gains pro-venant des suggestions obstinées de « l’exécutant ». Un mot encore sur les feuilles « expérimentales » ou les feuilles « ratées ». Là, Arcay donne libre cours à son invention et à sa verve. Librement, changeant les couleurs, bouleversant les données initiales et faisant fi du repérage, il crée des fantasmagories ou des compositions insolites à faire pâlir d’envie l’auteur de l’original. « Feuilleter les planches d’un album doit procurer un tout autre genre de sensation que de regarder un tableau sur le mur. En tournant les feuilles, l’image accède aux trois dimensions, subit des raccourcis consé-cutifs, puis s’évanouit pour permettre l’avènement de la suivante… Grâce au mouvement, le contenu plastique d’un album s’inscrit dans la durée. » Notant cela en 1948, je n’imaginais pas l’importance du chemin parcouru depuis de l’idée cinétique en plastique. A Paris, Bloc, Schâffer, Tinguely, Soto, Agam, Sempere, évidemment Arcay, moi-même et sans doute d’au-tres — comme à l’étranger, s’accordent par des moyens très divers à combattre le concept égocentrique dans l’art. Personne d’entre nous n’en-tend nier le caractère empirique de la recherche. A la base, il y a tou-jours l’original, la « pièce unique » mais il n’est plus permis de nous arrêter là et d’enfermer cette oeuvre unique dans le cercle restreint des privilégiés. Au contraire ! II faut oeuvrer à partir d’elle, la recréer en d’autres fonctions, la centupler et la projeter dans les espaces du monde. Cet espace n’est pas seulement l’espace physique, mais aussi et surtout, l’âme de la multitude, la conscience universelle. L’art doit e-155 cation plastique de la communauté humaine. L’effort d’A rcar ccre thle un des pas importants vers une époque plus généreuse de la plastiane.