LA VIE DES LETTRES Quelle joie rare que d’inaugurer une critique littéraire en parlant d’une oeuvre d’une exceptionnelle qualité! Joie double quand il s’agit d’un livre signé de Colette qui, depuis des années, reste une des plus grandes illustrations de la littérature française contemporaine. Et pourtant, aucun genre n’est plus difficile à réussir que la « nouvelle ». Peu nombreux ont été — et plus rares ils sont encore — nos auteurs qui ont su en quel-ques dizaines de pages nous passionner pour une intrigue trop sommaire ou pour des personnages à peine esquissés. Colette, elle, dans Gigi (1) a su, sur un thème fort simple, nous lier à ses héros, les rendre vivants comme si l’on était admis dans leur intimité. Nous sourions, nous nous révoltons un peu, nous sommes émus et un mot final admirable nous laisse inassouvis du régal qu’elle nous a offert. C’est d’un maître, et d’un très grand. Époque : 1900. Milieu : petites gens de théâtre qui rêvent d’une carrière éblouis-sante de courtisane à la mode pour la jolie Gigi qui a seize ans. Une grand’mère Cardinal, une mère trop occupée pour se soucier de sa fille, une tante, ex-cocotte de grand luxe, qui éduque Gigi et la prépare à lui faire honneur dans toutes les occasions que requiert une vie demi-mondaine : « Elle savait sa leçon, rompait délicatement son pain, mangeait la bouche close, se gardait, en découpant sa viande, d’avancer l’index sur le dos de la lame… » « Les ortolans, conseille la tante, coupe-les en deux, d’un coup de couteau bien assuré, qu’il ne fasse pas grincer la lame sur l’assiette. Croque chaque moitié. Les os ne comptent pas… Viens verser le café, relève le bec de la cafetière d’un coup de poignet pour cou-per la goutte. J’aime encore mieux un bain de pieds dans la soucoupe que des virtuosités de garçon de café… » Et puis, un richissime sucrier qui fré-quente la maison et adore Gigi comme une gamine. Seulement, un beau jour, il a envie du tendron. Jubilation de ces dames. Leur rêve va se réaliser. Mais Gigi ne veut pas être « vendue » et refuse. Désespoir des dames. Gigi cède enfin, mais c’est pour apprendre que le riche ami vient demander… sa main. Des notations d’un humour exquis, des mots drôles ou à l’emporte-pièce, des portraits délicatement burinés, des des-criptions d’une précision étonnante, tout 68 est chez Colette. Et on la retrouve poète plein d’imagination dans la seconde nouvelle, l’Enfant Malade, — rêves d’un enfant au bord de l’agonie — et peintre éblouissant dans ces pages, Flore et Pomone qui évoquent les plus rares splendeurs de la nature. Jamais, sans doute, on n’avait atteint à cette virtuosité, et jamais Colette n’a été en possession plus sûre de son magnifique talent. Roman fort intéressant et curieux que celui de Mme Clara Malraux, Portrait de Grésilidis (2). Intéressant, car étude psychologique très poussée d’une âme féminine ; curieux, car exposant le cas d’une femme assez exceptionnelle et fort attachante. L’auteur en situe l’action en Indochine. Bella, jolie jeune fille, intelligente et éprise de liberté, s’amourache d’un médecin, esprit fort, à qui elle s’attache profondémen+, autant intellectuellement que sensuellement. Sa famille a beau tenter de l’en détourner, les obstacles qu’on élève contre son amour ne font que l’encourager à le voir triompher. Et même, quand son cher médecin est compromis dans une affaire d’opium, elle n’hésite pas à tout quitter et à le venir rejoindre en Europe. Elle part, a une aven-ture décevante sur le bateau, pour s’affirmer à elle-même sa propre liberté. Et quand elle apprend que son amant est marié et a des enfants, son orgueil est plus fort que sa désillusion. Elle conti-nuera sa vie avec l’homme qu’elle a choisi et qu’elle saura garder non sans lui avoir confié son aventure. Un style fort masculin souvent, des jugements pénétrants sur l’amour, un goût, nous ne dirons pas immodéré, mais plus fort que tout du libre arbitre. Des introspections psychologiques d’une étonnante acuité, tant dans les idées générales que dans les détails font de ce roman une oeuvre de qualité. Il était diffi-cile de signer un roman de ce nom célèbre… La gageure a été gagnée et Mme Clara Malraux peut, nous en som-mes sûrs, réaliser une œuvre excellente de lucidité, de franchise et de courage. Nous sommes trop près de la guerre européenne et nous en subissons encore trop les contre-coups pour ne pas nous soucier des oeuvres qui l’évoquent de façon précise. Elle n’a encore inspiré aucune oeuvre remarquable. Mais, en des genres très divers, voici du moins trois livres dont on prendra connaissance avec intérêt. Le Solitaire, de Marc Blancpain (3), a reçu le Grand Prix du roman de l’Aca-démie Française. C’est la description des prisonniers de guerre, leur vie lente et monotone, mêlée à une intrigue appor-tant les déceptions de l’amour et de l’amitié. Cela ne manque ni de solidité ni de sentiment. L’évocation de ces heures de solitude au milieu d’une foule, pour tous ceux qui les ont connues, ont un accent de vérité profonde qui ajoute à la valeur de cette première oeuvre qui indique un auteur d’avenir. Tout autre est le livre de Constantin Simonov, un des auteurs de premier plan de l’U.R.S.S., Les Jours et les Nuits de Stalingrad (4). La bataille gigantesque et furieuse de Stalingrad y est décrite en des pages d’une sobre puissance. On vibre aux dangers des héros, on partage leurs espoirs, leurs craintes ou leurs rages ; on souffre avec eux. On est pris et empoigné par la grandeur du conflit comme on est ému par l’intrigue si simple et toute unie qui lie, chastement, le capitaine Sabourov à l’infirmière Ania. Bataille capitale de la guerre, Stalingrad a trouvé le romancier dont elle était digne. Le Feu. A l’Ouest, rien de nou-veau, pour ne citer que ces deux oeuvres surmonteront l’oubli des hommes et marqueront la guerre de 14-18; Les Jours et les Nuits de Stalingrad sont de cette classe et seront le récit d’épopée de demain de la guerre de l’Union soviétique. Anecdotique, vivant, alertement écrit, d’une fidélité historique certaine, tel est le livre de Jean Oberlé : Jean Oberlé vous parle (5) rappelant une phrase tant entendue par les auditeurs de la radio de Londres pendant l’occupation. Jean Oberlé présente là, sans prétention, en un style vivant, avec des portraits amu-sants — dessinés ou littéraires — les vedettes de la B.B.C. qui firent tout pour exacerber le moral des- Français. Livre à lire d’abord, à classer ensuite, tant il apporte sur bien des personnages qui joueront un grand rôle dans notre pays des précisions curieuses aussi. Mais réussite, tant de la petite que de la grande histoire, ce livre d’Oberlé est également une réussite littéraire… Jean Oberlé excelle à la radio et dans les lettres… Voilà deux -violons d’Ingres à ce dessina-teur de talent. Mais qui oserait reprOcher les « cumuls intellectuels »? (1) Ferenczi. (2) Colbert. (3) Flammarion, (4) Colbert. (5) La jeune parque. Louis-Jean FINOT. FIND ART DOC